Thème 2 / Chapitre 4 : Essor et déclin des grandes puissances : un regard historique
2. Une puissance qui se reconstruit : la Russie depuis 1991
Introduction :
« Le passé change le monde » : cette citation de Bruno Tertrais dans La Revanche de l'Histoire illustre la géopolitique de Poutine actuelle. Après avoir déclaré que l’effondrement de l’URSS était la plus grande catastrophe géopolitique de l’histoire, Poutine développe une politique d’affirmation de pouvoir qui doit réhabiliter l’héritage de l’époque soviétique. Il compte faire de la Russie une très grande puissance, à l’instar de ce qu’était l’URSS pendant la Guerre froide. La question est de savoir par quels moyens l’actuel maître du Kremlin compte réaliser son projet quitte à menacer la paix du continent européen et défier autant l’OTAN que le droit international.
Pour comprendre cette affirmation de puissance, il faut s’intéresser au passé proche et aux raisons qui ont présidé à l’effondrement de l’URSS. Nous verrons ensuite, la fondation d’une doctrine impérialiste reposant sur une idéologie nationaliste et conservatrice et sa mise en pratique afin de réaliser les ambitions de la Russie actuelle. Nous verrons cependant que cette puissance reste très fragile et incomplète.
A. L’effondrement de l’URSS : La chute d’une superpuissance :
Née en 1922, l’URSS s’impose comme une très grande puissance capable de rivaliser avec les Etats-Unis durant une grande moitié du XXe siècle. Puissance nucléaire et économique, elle incarne le monde communiste. Forte de sa victoire contre l’Allemagne nazie, elle contrôle toute l’Europe centrale et s’oppose au bloc de l’ouest pendant la Guerre froide. Mais dans les années 1980, sa puissance décline.
Son système économique qui repose sur la planification et la centralisation par l’État s’essouffle. Seul le secteur militaro-industriel est performant. Dans tous les autres secteurs, les indices économiques montrent une baisse de la croissance économique et une baisse du niveau de vie. L’URSS est obligée d’importer des Etats-Unis jusqu’à 25 millions de tonnes en 1979. Contrairement à l’Occident, la société de consommation n’existe pas. Un système de système de carences gêne l’approvisionnement alimentaire. Les magasins sont souvent vides favorisant le développement d’une économie parallèle (corruption et organisations mafieuses).
La société est malade. L’alcoolisme fait des ravages et abaisse l’espérance de vie des soviétiques (vente + 400 % entre 1940 et 1973). La délinquance explose dans des villes où l’urbanisme a créé de véritables cités-dortoirs. Le mal logement est généralisé. On s’entasse dans des appartements collectifs ou cohabitent entre plusieurs générations. Le taux de divorce de 50 % s’explique aussi par la violence intrafamiliale.
L’avènement d’une société sans classe, promesse du communiste est un échec. On assiste à la reproduction d’une société de classes discriminées par les liens avec le Parti communiste (PC). Le PC rassemble 10 % de la population (16 millions de membres sur une population de 263 millions d’habitants en 1979). Les membres du PC se divisent en 3 catégories : les Militants ordinaires qui forment 90 % des effectifs du PC. On les retrouve dans des organisations primaires à l’échelon local. Les activistes représentent 9% du PC. Ils sont salariés du Parti et forment la nomenklatura. Enfin, l’élite est composée d’Apparatchiks, soit 1 % : membre de l’appareil d’État. Ils occupent des postes de direction dans les organismes directeurs du parti et bénéficient de privilèges exubérants.
Ceux qui n’appartiennent pas au parti appartiennent au prolétariat, soit 61 % de la population vivant dans un dénuement quotidien, ou à l’intelligentsia formée d’intellectuel..les, de diplômé.es, ingénieur.es….
Arrivé au pouvoir en 1985, Mikhael Gorbatchev, conscient du déclassement de l’URSS par rapport à aux Etats-Unis et le reste de l’Occident, va tenter de réformer et moderniser l’Empire soviétique.
Il lance des reformes sociétales libérales. C’est la Glasnost (transparence) qui autorise la liberté d’expression par exemple. La Glasnost assoupit le cadre idéologique et autoritaire du régime soviétique. Enfin, il réforme l’économie en empruntant au capitalisme et au libéralisme économique : c’est la Perestroïka (restructuration). Cependant, il souhaite encore concilier démocratie et socialisme. Il veut un retour aux origines du léninisme pour sauver le socialisme et la création d’un état socialiste de droit. En politique extérieur, il met fin à la vassalisation des pays d’Europe central. Il autorise le pluralisme en Hongrie et, en Pologne, le partage du pouvoir communiste avec le syndicat réformateur et démocrate Solidarnosc.
Ces réformes assouplissent le cadre rigide de tout l’édifice de l’Empire soviétique. Dès lors, des dynamiques complexes de sécessions, d’autonomie et de nationalisme se mettent en place et qui menacent de dislocation l’URSS.
Ainsi, Les États baltes déclarent leur indépendance, suivis de l’Arménie et la Géorgie ; d’autres républiques se déclarent souveraines, les républiques d’Asie centrale, la Biélorussie, l’Ukraine et elles réclament toutes l’indépendance. La Perestroïka provoque également une dégradation rapide de l’économie. Le système est en faillite et des pénuries dues à la désorganisation des circuits d’échanges traditionnels provoquent mécontentement et grèves. Face à ces difficultés, Gorbatchev concentre de plus en plus les pouvoirs et menace d’un retour plus autoritaire. En 1991, il autorise l’intervention de l’armée soviétique dans les républiques baltes Vilnius puis Riga, pour les ramener dans le giron de l’URSS provoquant des Manifestations énormes à Moscou et l’indignation internationale. Cela signe surtout l’impossibilité de retourner en arrière.
Le 19 aout 1991, les milieux les plus conservateurs et nostalgiques de l’URSS organise un putsch à Moscou. Mais cette tentative rencontre une très forte opposition. Boris Eltsine, le Président de la Russie, appelle à la résistance. Le peuple, ayant pris goût à la liberté le suit Après un bref combat et trois morts, le putsch est écrasé mais son bilan va être lourd. Gorbatchev est discrédité. Il donne sa démission de secrétaire général du Parti communiste et invite le Comité central à se dissoudre. Dans la foulée, le PC est interdit dans l’armée. Le 29 aout, le Soviet suprême décide de suspendre les activités du PC dans toute l’Union et s’autodissout.
Le 2 octobre, le KGB est dissout. Le 6 novembre 1991 le Parti communiste est dissous dans toutes les républiques !!!
Entre temps. : toutes les républiques ont proclamé leur souveraineté et ont rompu avec la fédération sauf la Russie et le Kazakhstan.
Boris Eltsine, à la tête de la Russie revendique les pouvoirs de l’URSS et, le 8 décembre, il réunit à Minsk les présidents de l’Ukraine, de la Biélorussie. Les Accords de Minsk sont signés et fondent la CEI sur les décombres de l’URSS. Eltsine annonce la fin des institutions de l’URSS pour la fin 1991 qui aura lieu avec la démission de Gorbatchev le 25 décembre 1991.
Boris Eltsine, élu président de la RSFSR le 12 juin 1991, prend la tête d’une Russie devenue indépendante. Une nouvelle constitution, adoptée en décembre 1993, valide un nouveau système politique fondé sur un pouvoir présidentiel fort. Le pouvoir législatif, quant à lui, est confié au nouveau parlement bicaméral appelé l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie. Elle se compose du Conseil de la Fédération (chambre haute) et de la Douma d’État (chambre basse).
B) L’impérialisme russe : une politique de réaffirmation de puissance
Les années 1990 sont douloureuses pour la Russie post soviétique de Boris Eltsine. Le pays ne mesure plus que 17 millions de km2 contre 22 M en 1914 et 22,5 M de km2 entre 1945 et 1991. Sa population est composée essentiellement de russes blancs 80 % mais les 20 autres % sont composés de 190 ethnies différentes. La Russie est une république fédérale composée d’oblasts (républiques) et de kraïs (régions).
Dans les années 1990, la Russie doit faire face à des tensions nationalistes. L’architecture de la CEI qui regroupe alors 15 anciennes républiques soviétiques désormais États indépendants se pensait comme un espace de coopération tout en garantissant l’hégémonie de la Russie. Mais les relations avec la Russie se sont rapidement tendues dans certaines régions comme le Haut-Karabakh en Azerbaïdjan, l’Ossétie du Sud et l’Abkhazie en Géorgie, la Transnistrie en Moldavie. Ces contestations territoriales sont en partie dues au tracé des frontières, parfois arbitraire, hérité de l’époque soviétique.
La transition économique est également douloureuse. Le passage d’une économie planifiée à une économie libérale est qualifié de thérapie de choc. Les premières vagues de privatisations en 1992 profitent à une minorité, : ceux qui se sont enrichis pendant la perestroïka ; cette période se marque aussi par une inflation de plus de 2500 % et par l’apparition d’un fort chômage. Pour pallier ses déficits, l’État privatise aussi les secteurs les stratégiques comme le gaz, le pétrole et les mines donnant naissance à des empires économiques privés à la tête desquels on trouve les oligarques. Leur enrichissement est phénoménal, tout autant que leur influence politique et médiatique grâce au contrôle des médias. La transition vers le libéralisme provoque ainsi beaucoup de frustration car les inégalités explosent.
En 1999, Vladimir Poutine devient président de la Russie, élu à 51,5 % des voix. Élections libres. Ayant déclaré vouloir « restaurer la verticale du pouvoir » et instaurer « la dictature de la loi » Vladimir Poutine s’engage dans une série de réformes qui visent à assurer la loyauté des responsables politiques, de ses collaborateurs, issus du FSB. Il entreprend une lutte d’influence contre les oligarques les plus influents (Boris Berezovski, Vladimir Goussinski, Mikhaïl Khodorkovski).
Petit à petit, le cadre démocratique de la Russie postsoviétique est détruit. L’opposition politique est criminalisée. Les opposants sérieux à Poutine sont assassinés (Navalny). Le parti de la Russie Unie de Poutine est un parti unique.
L’État reprend le contrôle de l’information. Petit à petit, l’État contrôle les médias et diffuse une propagande nationaliste et religieuse en opposition totale avec les valeurs de l’Occident, accusée de vouloir la fin de la Russie. La presse libre disparait, les journalistes sont assassinés en pleine rue et les autorités ne font pas d’enquête (Pavel Cheremet, 44 ans, tué le 20 juillet 2016 ; Anna Politkovskaïa, 48 ans, tuée le 7 octobre 2006 ; Natalia Estemirova, 50 ans, tuée le 15 juillet 2009.)
Les ONG qui défendent les droits de l’Homme sont accusées d’être des agents à la solde de puissances étrangères, forcément ennemies. Elles sont criminalisées et dissoutes ; leurs membres sont arrêtés.
Bref, tous les contre-pouvoirs et toutes les libertés individuelles et collectives n’existent tout simplement plus en Russie. L’État contrôle tous les citoyens et fait régner la peur des arrestations arbitraires et de la violences étatiques.
Sur le plan international, Poutine veut rétablir la puissance de la Russie, à l’image de ce qu’elle fût pendant l’Empire soviétique. Il considère que la démocratisation des ex républiques soviétiques, devenues des États indépendants, comme les États Baltes, la Géorgie, l’Ukraine, sont des menaces existentielles pour le pouvoir russe. Cette menace est renforcée par l’élargissement des frontières de l’OTAN qui bordent désormais la Russie. Il accuse ainsi l’Occident d’élargir sa sphère d’influence au détriment de la Russie qui doit alors se protéger.
« Vladimir Poutine : le culte de la guerre »
(…) Dans son adresse à la nation, retransmise à la télévision au soir du 24 février, Vladimir Poutine justifie l’invasion de l’Ukraine qui vient de débuter par le fait que la « machine militaire [de l’OTAN] est en marche ». « Ceux qui se sont déclarés vainqueurs de la guerre froide [ont créé] un état d’euphorie, une sorte d’absolutisme moderne associé à des normes culturelles basses », lance-t-il. « [Après l’effondrement de l’URSS,] ils ont immédiatement essayé de nous achever et de nous détruire complètement (…) lorsque le prétendu Occident collectif soutenait activement le séparatisme et les bandes de mercenaires dans le sud de la Russie. » Désormais, dans les territoires voisins, une « anti-Russie hostile » prendrait forme. « Pour notre pays, c’est une question de vie ou de mort », conclut le dirigeant russe (…).
Mais en réalité, Poutine est un chef de guerre. Mais cette guerre a plusieurs visages.
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Les guerres proches et lointaines de Poutine :
Tchétchénie : 1992 - 1992
Tchétchénie : 1999-2009
Géorgie : 2008
Ukraine (donbass et Ukraine) : 2014
Syrie : 2015
Libye : 2016
Haut karabach : 2020
Ukraine : 2022
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Chef d’une guerre hybride contre les ennemis de la Russie : l’Occident
Guerre informationnelle : L’État russe finance une intense activité de cyberpropagande grâce à des fermes à trolls qui diffusent de fausses informations visant à souligner les faiblesses et les peurs de l’occident ou, pire, influencer des élections importantes. Les ingérences russes dans les élections pour le Brexit ou l’élections de Trump en 2017 sont avérées.
La Russie n’hésite pas à financer des agents pour commettre des actes de sabotages et d’espionnage (survol des aéroports étrangers par des drones, dégradation des liaisons internet en Mer Baltique, brouillage des GPS des avions de ligne…).
Menaces de guerre atomiques en cas d’intervention dans le conflit ukrainien.
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Un repositionnement géostratégique :
Prenant ses distances avec l’Occident, la Russie renforce ses alliances avec des partenaires qui luttent contre l’hégémonie des Etats-Unis et ses alliés. Elle signe avec la Chine le Traité de coopération de Shanghai et relance le projet d’Union eurasiatique en 2015. Elle signe des partenariats de défense avec la Corée du Nord en 2024. En Afrique, elle appuie les juntes militaires comme au Mali grâce à des organisations paramilitaires comme le groupe Wagner, remplacé par l’Africa Corps (!!???). Elle affirme ses ambitions et sa souveraineté sur l’Océan glacial arctique.
Bref, la Russie de Poutine est un acteur majeur de la recomposition des équilibres géostratégiques mondiaux avec l’ambition d’être un anti modèle de l’Occident démocratique et décadent.
C) Les limites de la puissance russe
L’économie fragilisée de la Russie se traduit par une dépendance de plus en plus accrue à ses voisins et surtout la Chine qui soutient son effort militaire. La Russie se maintient grâce au contournement des sanctions économiques et de la vente de ses hydrocarbures. Mais, sous sa relative résilience, des signes de ralentissement économiques existent. Le manque de main d’œuvre est flagrant. Les infrastructures se dégradent par manque d’investissement. L’inflation devient très forte. Le réserves de devise de la Russie s’épuisent et l’Etat commence à s’endetter pour financer la guerre et le secteur militaro-industriel.
La Russie, en plus d’avoir une économie entravée et fragilisée, elle exerce une influence internationale relative. Si ses relations sont bonnes avec des pays comme l’Egypte ou le Soudan, certains pays de la bande sahélienne comme le Mali. Mais on peut s’interroger sur la solidité des liens noués. Elle ne contrôle pas l’évolution politique de ses alliés. Le renversement du régime de Bachar El Assad le prouve. La Russie a perdu tous ses investissements dans cette région. Au Sahel, la présence de l’Afrika corps qui remplace le groupe Wagner est de plus en plus critiquée par les populations locales, victimes de leurs exactions.
Chute de la population : "menace la survie de la nation", Poutine juillet 2000.
Une des faiblesses de la Russie actuelle est sa très faible démographie. Elle connaît, depuis les années 1990, un net déclin de sa population – passée de 147,8 millions en 1989 à 145 millions en 2001. Les études montrent qu’à l’horizon 2050, cette population devrait atteindre 102 millions d’habitants, voire dans les pires scénario 77 millions !
Cette évolution s’explique par une très forte baisse des naissances qui sont passées de 2,5 millions par an à 1,2 million entre 1987 et 1999. L’indice de fécondité est de 1,4 enfant par femme (seuil de renouvellement des génération : 2,1). La mortalité reste très haute et l’espérance de vie est faible. Ainsi, un russe de 20 ans a aujourd'hui une chance sur deux d'atteindre l'âge de 60 ans, alors que les chances d'un américain sont de 9 sur 10.
Plusieurs causes expliquent cette situation catastrophique.
Le système de soin devient de moins en moins performant. Les investissements en matière de santé reculent. Ainsi, près de 40 % des hôpitaux n’ont pas d’eau chaude !
less hôpitaux n'ont pas l'eau chaude - et l'absence de politique sociale dirigée vers les populations jeunes ont fait reculé l'espérance de vie à 59 ans pour les hommes , contre 63,8 ans dans les années 1960, et 72 ans pour les femmes, contre 72,4 à la même période.
La consommation d'alcool apparaît, directement ou indirectement – accident de la route, du travail, violence - comme l'une des causes majeures de l'augmentation de la mortalité en Russie. La consommation d'alcool par habitant et par an est passé de moins de 11 litres en 1988 à plus de 14 litres aujourd'hui. L'alcoolisme a fait 27.000 morts après ingestion d'alcool frelaté en 2004 -, le tabac, la drogue, les mauvaises conditions de vie,.
Des maladies comme la tuberculose, l'hépatite B ou l'infection par le virus de l'immunodéficience humaine (VIH) connaissent une croissance exponentielle.
Le cout de la guerre en Ukraine est démesuré. On estime que près d’un million de russes ont été victimes du conflits (250 000 morts ?) auxquels s’ajoutent, à partir de 2022, l’exil, des hommes en âge d’être mobilisé, soit 1 million de jeunes hommes.

