
Chapitre 5 : Les formes indirectes de la puissance
Introduction
Dans ce chapitre, nous allons voir que les jeux de pouvoir et de domination utilisent aussi les des outils qui s’apparentent au soft power. Vecteurs culturels et idéologiques ces moyens, en apparence anodins, imposent de fait des normes. Or ces normes sont un outil subtil mais efficace de contrôle du monde. La question est de donc de savoir quels outils du soft power sont mobilisés pour imposer un contrôle et une domination sur le monde et quelles sont les stratégies mises en place par les puissances compétitrices dans cette confrontation autant culturelle, scientifique, idéologique qu’économique ? Nous focaliserons notre étude sur la langue comme outil de domination géopolitique dans une première partie. Dans une deuxième partie, nous verrons que les outils de communication sont un vecteur idéal pour la diffusion de narratifs idéologiques et de manipulation. Or ces outils sont concentrés dans les mains de géants industriels qui maitrisent les technologies de communication : c’est donc l’implication des GAFAM et de leur contre projets concurrents qui va nous intéresser . Dans la dernière partie de ce chapitre, nous analyserons que la maitrise des échanges économiques et la construction de nouveaux réseaux d’échanges intervient dans les projets d’affirmation de puissance.
I) La langue : outils de la puissance
A. La langue : Raconter le monde
Les langues jouent un rôle essentiel dans la vie des sociétés car elles sont "l’expression de la faculté de langage propre à l’espèce humaine ". grâce à elles, les membres d’un groupe s’expriment, communiquent et agissent ». Elles constituent parfois « la principale identité du groupe».
Au début du XXIe siècle, on compte 3 000 langues et de nombreux dialectes. 1140 langues officielles sont recensées dans les 193 États du monde.Mais quelle est leur histoire ? Quelles sont les origines de ces langues ?
Les premières formes de langage ont été reconstituées grâce aux travaux archéologiques et de linguistique. On parle alors de proto-langues. Par exemple, le proto-indo-européen, qui aurait été parlée il y a des millénaires, est considéré comme l’ancêtre de nombreuses langues européennes et indo-iraniennes. Les linguistes ont des racines communes entre le latin, le grec et le sanskrit, ce qui suggère une même origine. De même, le proto-afro-asiatique est considéré comme l’ancêtre commun des langues sémitiques, chamito-sémitiques et autres familles de langues africaines et asiatiques. Ces proto-langues représentent des points de départ essentiels pour comprendre l’évolution linguistique et les migrations humaines préhistoriques.
Au fil du temps, les langues ont évolué pour former des familles linguistiques distinctes. Parmi les plus grandes familles linguistiques, nous trouvons les langues indo-européennes, sémitiques, altaïques, sino-tibétaines et afro-asiatiques, entre autres. Les langues indo-européennes, par exemple, parlées par plus de 3 milliards de personnes dans le monde, comprennent des langues aussi variées que l’anglais, le français, le russe, l’hindi et le persan.
La famille des langues sémitiques comprend l’arabe, l’hébreu, et d’autres langues parlées principalement au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. En outre, les langues altaïques, comme le turc, le mongol et le kazakh, sont parlées en Asie centrale .

La répartition des langues et de son usage s'expliquent par des facteurs des facteurs démographiques et historiques. Les géants démographiques que sont la Chine et l'Inde comptent plus de d'un milliard et demi de locuteurs pour chacun d'eux. L’usage du français et de l’anglais en Amérique et en Afrique subsaharienne est le résultat de colonialisation. L'usage d'une langue comme l'anglais traduit aussi l'influence des Etats-Unis depuis 1945. Grâce à leur influence, l’anglais s'est imposée comme langue internationale, autant dans le domaine de l'économie que de la science ou de la culture. Elle n’est cependant qu’une des six langues internationales de l’ONU, partageant ce statut avec des langues de puissances majeures comme la Chine, la France et la Russie, mais aussi avec l’arabe et l’espagnol.

Certaines langues peuvent disparaitre. Cette effacement peut être la conséquence de l’élimination ou de la déculturation de communautés indigènes soumises à la colonisation, Indiens d’Amérique, peuplades de Sibérie, Aborigènes d’Australie...
Enfin, une langue peut se trouver délaissée car elle a perdu son utilité : elle n’assume plus sa fonction de communication et de transmission. Ses locuteurs la perçoivent alors comme un handicap social et/ou économique. Ce dernier motif explique la plupart des disparitions contemporaines. Cela se comprend dans le contexte actuel de la mondialisation : les langues inadaptées à l’intégration nationale – le cas des progrès du chinois dans les aires urbaines tibétaines est particulièrement révélateur, à cet égard [et/ou à la mondialisation périclitent et la moitié des idiomes actuels pourraient disparaître d’ici 2100.
B. La langue : dominer le monde
La langue est un puissant outil d’intégration, de domination et d’acculturation. Les grands empires comme l’Empire romain tente de romaniser les populations conquises pour homogénéiser un territoire multi ethnique qui s’étendait du Mur d’Hadrien à l’Égypte. Le latin reste la langue de l’Église et des élites culturelles pendant le moyen âge. Mais l'émergence des langues vernaculaires au XVIe siècle (traduction de la Bible en Allemand par Luther en 1517, l’usage du français par Rabelais, l’Édit de Villers-Cotterêts qui fait du français une langue officielle pour assoir le séculaire sur le religieux) complique cette unité linguistique, privilège des élites religieuses et laïques. ces tagues vernaculaires vont s'imposer comme langue internationale : le français devient la langue des cours européennes pendant le temps modernes, puis se fait supplanter par l'anglais au XXème siècle.
Ainsi, les langues jouent un rôle fondamental dans la géopolitique contemporaine, tant comme vecteurs de pouvoir que comme marqueurs d’identité. En effet, elles sont tout autant des outils de communication que des moyens qui façonnent les relations entre les nations et les peuples. Elles peuvent induire des rapports de domination et de contrôle du monde.
Les langues nationales jouent un rôle fondamental dans la construction des États-Nations à partir du XIXème siècle. Elles forgent une identité nationale et un sentiment d’appartenance. Elles servent de ciment à la construction d’une identité commune, d’un référent commun. Par exemple, en France, la promotion du français comme langue nationale a été un élément central dans la création d’une identité nationale après la Révolution française et ce, au détriment des langues régionales comme le Breton, le Basque… De même, en Inde, l’hindi a été choisi comme langue officielle pour unifier un pays caractérisé par une grande diversité linguistique.
Mais les États actuels s’appuient aussi sur les langues pour en faire un outil diplomatique et de soft power. Cette diplomatie linguistique favorise le rayonnement culturel qui lui permet d’imposer des standards et des modes de vie, une conception du monde. La langue participe de la guerre culturelle qui se joue entre les grandes puissances (Hollywood/Bollywood). Les langues servent aussi de vecteurs scientifiques. La publication des articles scientifiques dans des revues internationales consacrent aussi la domination technologique et scientifique des pays qui en maîtrise la langue. Les langues marginales sont ainsi occultées et doivent adopter des standards qui les invisibilisent. Pour résister à cette compétition, des organisations linguistiques dessinent des aires linguistiques dans lesquels des pays locuteurs vont promouvoir leurs intérêts. Ainsi, on dénombre :
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L’Organisation internationale de la francophonie (OIF) : 68 membres au total, dont 2 membres associés et 13 observateurs.
• L’Union latine, dont le siège est à Paris, est une organisation internationale fondée en 1954 par la convention de Madrid pour promouvoir et diffuser l’héritage culturel et les identités des peuples de langue romane. Présente sur quatre continents (Europe, Amérique, Afrique, Asie), elle regroupe 37 Etats membres. Ses langues officielles sont l’espagnol, le français, l’italien, le portugais, le roumain et le catalan.
• La Communauté des pays de langue portugaise (CPLP), basée à Lisbonne et rassemblant les pays lusophones, a été fondée en 1996. Elle comprend 7 pays membres : l’Angola, le Brésil, le Cap-Vert, la Guinée-Bissau, le Mozambique, le Portugal et São-Tomé-et-Príncipe.
• L’Organisation des États ibéro-américains pour l’éducation, la science et la culture (OEI), créée en 1949, est un organisme international à caractère intergouvernemental qui entend favoriser la coopération entre les pays de la péninsule Ibérique et d’Amérique latine, hispanophones et lusophones, dans les domaines de l’éducation, de la science, de la culture et de la technologie. Elle compte 24 États membres et siège à Madrid.
• L’Agence de coopération turcophone (TIKA) et l’Administration commune des cultures et des arts turcs (Türksoy). La TIKA a créée à Ankara en 1992 afin de développer les échanges culturels et économiques entre les républiques turcophones de l’ex-URSS (Kazakhstan, Turkménistan, Ouzbékistan, Kirghizstan, Azerbaïdjan) et la Turquie.
• Trois espaces linguistiques (TEL), structure de coopération entre les espaces francophone, hispanophone et lusophone, a été mise en place en 2001 à Paris et rassemble l’Organisation internationale de la Francophonie (OIF), la Communauté des pays de langue portugaise (CPLP), l’Union latine (UL) et l’Organisation des États ibéro-américains (OEI).
A ces organisations purement linguistiques s’ajoutent des organisations hybrides comme la Commonwealth qui regroupent des États anglophones ou la Ligue arabe.
Cependant, malgré ces institutions efficaces, l’anglais s’impose de façon hégémonique malgré de fortes réticences.

Parallèlement à ces organisations internationales, les États tentent de renforcer leur in. Ainsi la France, a mis en place un vaste réseau d’instituts culturels, (Institut Français - Alliance française) pour promouvoir la langue française et la culture française dans le monde entier.
La Chine utilise le réseau des Instituts Confucius pour développer l’apprentissage du mandarin et la culture chinoise dans le monde, renforçant ainsi son influence et sa présence mondiale. Tous les pays ayant une voation international s’appuient sur ces organismes : British Council, Bureau des programmes d’enseignement de la langue anglaise (programmes gérés par les ambassades des États-Unis), Institut Cervantès, Alliance Française, Goethe Institut, Societá Dante Alighieri sont autant d’outils de promotion de la langue.
Sur la scène diplomatique, la reconnaissance d’une langue comme vecteur de communication international est un enjeu majeur. L’Organisation des Nations Unies (ONU) recense six langues officielles – l’anglais, le français, l’espagnol, le russe, le chinois mandarin et l’arabe – pourtant la plupart des documents sont publiés seulement en anglais et en français. Cela crée des inégalités linguistiques et peut limiter l’accès à l’information et à la participation pour les membres des États dont la langue officielle n’est pas largement utilisée. De plus, la traduction et l’interprétation dans un contexte multilingue sont des défis pour garantir l’égalité linguistique tout en assurant une efficacité opérationnelle.
Que penser de la Charte olympique qui reconnaît officiellement deux langues : l’Anglais et le français ?
C. La langue : conflits et résistances
Nombreux sont les conflits linguistiques qui traduisent le refus d’une domination politique ou culturelle. La défense des langues nationales ou régionales devient alors un autant un combat identitaire que politique. La résistance d’un peuple, ou d’une communauté, passe d’ailleurs souvent par la préservation, voire la promotion de sa langue face à celle du dominateur, ce qu’illustre l’histoire de tous les empires multinationaux au XIXe siècle, ou des francophones du Québec, par exemple. Dans de nombreux cas, la langue constitua le ciment de la conscience nationale ou communautaire.
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un outil pour la réappropriation du nous
Prenons l’exemple du gaëlique en Irlande. La langue devient un outil de mobilisation et d’affirmation de l’identité nationale de la République Irlandaise, catholique, face à l’enclave britannique en Irlande du nord, protestante et unioniste. En Irlande du nord, le gaëlique est invisibilisé mais pas interdit. L’anglais s’y impose. Mais dans les années 1970, elle devient en Irlande du nord, une langue de combat, parlée et revendiquée par l’IRA. Elle se transmettra notamment dans les prisons britanniques qui incarcèrent les détenus politiques et les militants de l’IRA qualifiés de terroristes. La langue devient un enjeu politique complexe qui sera trancher par les accords du Vendredi saint en 1998. Le gouvernement britannique s’engage (« lorsqu’il le jugera approprié et que les habitants le souhaiteront à « promouvoir » la langue, en encourageant son « usage oral et écrit dans la vie publique » et en supprimant les « restrictions qui découragent ou menacent [son] usage et son développement ».
Cette approche illustre en fait des combats d’indépendance et contre les impérialismes et les héritages coloniaux.
Dans toute l’Asie centrale, appartenant à l’URSS jusqu’en 1991, l’Azerbaïdjan, l’Ouzbékistan et le Turkménistan, et le Kazakhstan abandonnent les caractères cyrilliques au profit de l’alphabet latin et dérussifient autatn la langue que les lieux de mémoire ou les espaces publics. Si les motivations économiques ne sont pas absentes, il semble que la raison principale réside dans la volonté d’affirmer l’identité et l’indépendance nationales en se démarquant clairement de l’influence russe, redevenue une menace suite à l’invasion de l’Ukraine. La présence d’une part importante de Russes dans la population du pays peut faire de cette décision un motif de tensions, voire d’affrontements, eux-mêmes prétexte à une ingérence russe.
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La langue comme arme fatale dans des projets génocidaire
Marqueur identitaire très difficile à cacher, la langue peut parfois s’avérer fatale en situation de guerre civile. Au Kenya, fin décembre 2007, la vie et la mort dépendaient de l’appartenance que révélaient la carte d’identité et la langue.
En dehors de ces deux dynamiques - affirmation nationale et politique génocidaire – il existe des voies médianes comme en France où la reconnaissance des identités régionales et donc de l’apprentissage des langues régionales découlent d’une politique de reconnaissance et d’intégration voire de réintégration. Il s’agit d’accepter le héritages culturels qui participent à une richesse commune.