Chapitre 5 : Les formes indirectes de la puissance
II) Les nouvelles technologies
Dans un monde entré dans l’ère du numérique, le rôle des nouvelles technologies comme vecteurs de puissance doit être interrogé. GAFA et GAFAM sont des acronymes reprenant l'initiale des « géants du net », les plus puissantes multinationales des technologies de l'information et de la communication : Google, Apple, Facebook, Amazon, et Microsoft. On peut élargir ce groupe à d'autres entreprises telles que AirBnB, Alibaba, Baidu, Tencent ou Twitter. Les géants chinois de ce secteur sont parfois appelés BATX (Baidu, Alibaba, Tencent, Xiaomi).
Les nouvelles technologies, concentrées dans les mains des géants du secteur, ont créé un nouvel espace, un nouveau territoire qui échappe pour l’instant à toute tentative de régulation. Le cyberespace se superpose et transcende les espaces nationaux, régis par des lois étatiques. Entre contrôle, exploitation et détournement voire criminalité, les relations régissant les entreprises concernées et les États dans ce cyberespace sont ambivalentes.
Les relations entre ces entreprises privées et des États invite à cerner la capacité de ces acteurs, privés et institutionnels à exercer une forme de puissance indirecte. Pour les Etats, l’enjeu est de renforcer leur capacité d’influence, leur soft power en s’appuyant sur les réseaux informatiques et le contrôle de l’information. Les nouvelles technologies et les acteurs du numérique sont-ils des outils de consolidation de la puissance des Etats ou au contraire à l’origine de leur fragilisation ? L'un des enjeu actuel porte sur la régulation du cyberespace et le contrôle des différents acteurs dans la perspective de mieux maîtriser le fonctionnement du monde contemporain.
A) La puissance des GAFAM et des BATX
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Poids économique : C'est d'abord par leur poids économique que les GAFAM se distinguent. Cependant, en chiffre d'affaires, elles restent encore derrière les géants de la distribution (Walmart), de l'énergie (China National Petroleum Corporation, Royal Dutch Shell, BP, ExxonMobil), ou de l'automobile (Toyota Motor, Volkswagen), d'après le classement Fortune Global 500. Mais en valeur boursière, elles monopolisent le haut du classement.
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En 2025, la valeur boursière d’Apple atteint 3 363 milliards de $, celle de Microsoft 2 800 milliards de $. A elles seules, les GAFAM sont capitalisées à plus de 12 000 milliards de $ !!!!! En comparaison, les GAFAM représenteraient la quatrième puissance économique (PIB) derrière les Etats-Unis (28 000 milliards e $ de PIB), le Chine (19 000 milliards de $) et l’UE (16 000 milliards de $). Rappel France : 3000 milliards de PIB en 2024.
Leur poids dans l'économie mondiale et dans les sociétés humaines peut cependant être évalué par d'autres critères :
Le nombre d'utilisateurs : Facebook revendique 2.9 milliards d’utilisateurs actifs en 2023, soit plus d'un compte pour quatre humains. Tik Tok compte 1,5 milliards d’utilisateurs en hausse de 27 % depuis 2019.
Ce sont des entreprises de taille géantes aussi. Microsoft emploie 181 000 salariés, Apple 164 000 et Amazon 1 500 000.
L'ampleur des données stockées : outre le stockage de milliards de données et de documents (photographies, vidéos...), des entreprises comme Alphabet (Google) ont entrepris la numérisation des livres papier. L'économie de la connaissance désigne aussi bien la démultiplication des possibilités d'accéder au savoir que la marchandisation de cet accès.

Enfin, le développement de l’intelligence artificielle (IA) crée à la fois de nouvelles contraintes et de nouveaux défis. Depuis plusieurs décennies, on observe une forte augmentation de la production de données numériques : textes, images, vidéos, statistiques, etc. Par exemple, Facebook posséderait plus de 300 pétaoctets de données sur ses serveurs, ce qui correspondrait à environ 150 000 milliards de pages de texte au format A4.
Les volumes de données numériques ont été multipliés par dix en dix ans. Ils atteindraient 147 zettabytes en 2025, soit 147 milliards de gigaoctets, et devraient continuer à augmenter d’environ 40 % par an dans les années à venir. Cette croissance massive des données entraîne un besoin toujours plus important de stockage et de traitement. Cela explique le développement d’entreprises spécialisées dans le « cloud », comme Amazon Web Services (créé en 2002), Microsoft Azure (2010), IBM SmartCloud (2011) ou Oracle Cloud (2012). En dix ans, le chiffre d’affaires mondial d’Amazon Web Services a été multiplié par 13 et dépasse les 100 milliards de dollars en 2024, tandis que la surface de ses centres de données a été multipliée par cinq.
Le nombre de centres de données dans le monde augmente rapidement : il passe de 8 000 à 10 000 entre 2023 et 2025, soit une hausse de 25 % en trois ans. En 2025, le marché mondial des centres de données représente 405 milliards de dollars, soit environ 7 % des dépenses informatiques mondiales, estimées à 5 610 milliards de dollars. La demande mondiale devrait continuer à croître d’environ 20 % par an jusqu’en 2030.
Cependant, même si le cyberespace semble sans frontières, il reste fortement ancré dans des territoires. Les grandes entreprises du numérique, comme les GAFAM, organisent une géographie très spécifique, marquée par une forte concentration des infrastructures. Certaines régions du monde jouent un rôle central dans les connexions à Internet : la mégalopole américaine, la Californie, l’Europe de l’Ouest et l’Asie de l’Est. D’autres espaces sont des périphéries proches, comme l’Amérique latine ou les États du Golfe, tandis que certaines régions restent en marge, notamment l’Afrique, l’intérieur de l’Amérique latine et les zones de haute altitude.
Ces régions sont reliées par des câbles terrestres et surtout sous-marins, par lesquels transitent l’essentiel des données numériques. Le contrôle de ces câbles représente des enjeux économiques et stratégiques majeurs.
La même logique de concentration géographique s’observe pour les centres de stockage des données. À l’échelle mondiale, un duopôle sino-américain se met en place. En effet, 80 % des centres de données sont situés dans seulement 21 pays. Les États-Unis occupent une position dominante, avec 38 % des sites et plus de 60 % de la capacité mondiale de stockage. Ils sont suivis par un groupe d’une vingtaine de pays, comprenant des États développés (comme l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Canada ou la France) et de grandes puissances émergentes (Chine, Inde, Brésil, Russie, Indonésie, Malaisie).
La Chine occupe une place particulière, car elle constitue le principal concurrent des États-Unis, tant par sa puissance de stockage que par le dynamisme de ses entreprises numériques. On peut donc parler d’un véritable duopôle, l’Union européenne apparaissant relativement marginalisée. Toutefois, certains marchés asiatiques, notamment le Japon avec des entreprises comme NTT et Fujitsu, échappent en partie à la domination américaine.

Grâce à leur puissance économique et à leur maîtrise des technologies numériques, les géants du numérique sont capables de concurrencer, voire de remettre en cause, le pouvoir des États. Ces derniers semblent parfois dépassés par certaines pratiques de grandes entreprises comme Google ou Amazon. En effet, ces firmes utilisent des stratégies d’optimisation fiscale qui leur permettent de payer peu d’impôts dans les pays où leurs bénéfices sont pourtant réalisés.
Face à cette situation, les États constatent que leurs lois peuvent être contournées. Ils cherchent donc à réagir en adaptant leur législation afin de mieux réguler ces entreprises, de les contrôler, de les utiliser à leur avantage ou encore de se protéger de leur influence.
Les GAFAM : une nouvelle forme de puissance ?
Les dirigeants du numérique sont [...] vus comme des chefs d’État lors de leurs déplacements – ou quand ils reçoivent des responsables politiques de premier plan en visite en Californie, ceux-ci en quête de mirifiques promesses d’investissements dans leurs pays, ou simplement désireux d’afficher leur « techno-compatibilité » à une époque où Facebook représente la grille de lecture du monde pour la jeunesse connectée de la planète. En février 2017, le Danemark annonçait la nomination d’un ambassadeur auprès des géants du numérique, au motif que « ces sociétés sont devenues un type de nouvelles nations, auxquelles [Copenhague] doit se confronter ». Cette initiative crée un rapport d’un nouveau type. Les GAFAM se financent sur les marchés internationaux dont ils aspirent des ressources considérables, celles-ci leur permettant de développer les technologies qui ont un impact sur la manière de vivre de toute la planète. Ces entreprises n’exportent pas un produit à partir d’une nation, mais façonnent partout leur propre modèle social parce qu’elles contrôlent l’économie de l’information numérique : en accumulant les données privées et en offrant des services, des connexions et des technologies qui structurent la consommation, elles interviennent directement sur le comportement des citoyens et sur leur éducation – en lieu et place des États.
Julien Nocetti, « La diplomatie à l’heure du numérique », dans Ramses, 2018.
B) Géopolitique et cyberespace : entre instrumentalisation et menaces
L’utilisation des nouvelles technologies permet aux États d’exercer une forme de puissance indirecte, à condition de maîtriser ces outils ou de coopérer avec les grandes entreprises du numérique. Les États d’origine des géants du secteur s’appuient ainsi sur ces entreprises pour diffuser leurs discours, appelés « narratifs », et promouvoir leur modèle politique, économique ou culturel.
Le contrôle de l’information et de la propagande numérique provoque des tensions entre certaines puissances. Pour défendre leurs intérêts, les États favorisent le développement de leurs entreprises nationales, par exemple grâce à des subventions ou à des contrats publics, et limitent l’accès aux entreprises étrangères. Ainsi, Google et Facebook sont censurés en Chine, les relations sont tendues entre Apple et l’Inde, Huawei a été placé sur liste noire par les États-Unis, et un conflit oppose Washington et Pékin autour de l’application TikTok.
La maîtrise des réseaux numériques permet donc aux États de contrôler davantage la circulation de l’information et de renforcer leur influence, notamment en travaillant leur image auprès de l’opinion publique. Ces éléments permettent de distinguer les puissances selon leur capacité inégale à maîtriser les technologies numériques.
Dans un contexte de concurrence entre États et de cyberconflictualité, ces technologies peuvent aussi être utilisées pour déstabiliser des pays rivaux. Cela peut prendre la forme de campagnes de désinformation et de propagande, de cyberattaques visant à perturber des services publics, ou encore d’ingérences dans la vie politique. Les cas d’ingérences russes et chinoises dans des processus démocratiques, comme le Brexit au Royaume-Uni ou l’élection présidentielle américaine de 2016, montrent l’efficacité de ces stratégies de manipulation de l’opinion publique et soulignent l’importance stratégique de ces moyens de communication.
Par ailleurs, les actions de cyberguerre tendent à se rapprocher de la puissance militaire traditionnelle, appelée « hard power ». Les États créent des forces armées spécialisées dans les opérations cyber, qu’il s’agisse d’attaques, de défense ou de renseignement électronique, et intègrent ces enjeux au plus haut niveau gouvernemental. L’exemple de Starlink, le réseau de satellites d’Elon Musk utilisé par l’armée ukrainienne, illustre ces relations complexes entre États et acteurs privés : un entrepreneur peut disposer du pouvoir de priver un État souverain, en guerre, d’un outil stratégique essentiel.
Enfin, les États peuvent aussi être directement menacés par des acteurs malveillants du cyberespace. Le développement des technologies numériques favorise en effet la cybercriminalité et les cyberattaques. Celles-ci peuvent être menées par des États (espionnage, sabotage, ingérence) ou par des acteurs privés, comme des groupes criminels ou terroristes. Ces attaques peuvent viser des systèmes informatiques publics ou privés, comme les institutions estoniennes en 2007, les hôpitaux et entreprises touchés par le virus WannaCry en 2017, ou les réseaux électriques ukrainiens en 2015. Elles peuvent également concerner les données personnelles des citoyens, comme le piratage de trois milliards de comptes Yahoo en 2016.
Ainsi, la cyberconflictualité est devenue un élément central des rapports de force géopolitiques contemporains et interroge la capacité des États à rester puissants et souverains à l’ère du numérique.
C) Quels contrepouvoirs ?
Comment se prémunir et se protéger d’un tel pouvoir ? Est-il encore possible de l’encadrer ou de le contrôler ?
Ces préoccupations sont finalement très anciennes en Europe. Les pouvoirs publics européens prennent rapidement conscience de la nécessité de réglementer le traitement informatique des données. Dès les années 1970, certains pays européens adoptent des lois sur la protection des données, en vertu du droit à la vie privée garanti par la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales (1959). Le land allemand de Hesse est le premier à se doter de ce type de législation, bientôt suivi par la Suède en 1973 et la République fédérale d’Allemagne en 1977, puis par la France, l’Autriche, le Danemark et la Norvège en 1978. Ces textes peuvent être présentés comme la première génération de lois sur la protection des données.
En 1995, une proposition de directive sur la protection des données personnelles est adoptée par le Parlement européen et le Conseil). Elle est ensuite intégrée dans le droit d’États membres pour constituer ce qu’on appelle la deuxième génération de lois sur la protection des données. Le droit au respect de la vie privée est pris en compte au même titre que la libre circulation des données personnelles. Toutefois, le développement ultérieur de nouvelles technologies n’a pas été anticipé dans la directive. Cela conduit la Commission européenne à proposer l’adoption d’une nouvelle loi en 2012 : le Règlement général de protection des données (RGPD). Dès mars 2014, le RGPD est adopté en première lecture par le Parlement européen. Mais il faut attendre juin 2015 pour que le Conseil parvienne à une position commune, et les négociations tripartites entre la Commission, le Parlement et le Conseil ne débouchent sur un accord politique qu’en décembre 2015. Le RGPD est adopté en avril 2016, promulgué le mois suivant et entre en vigueur deux ans plus tard, le 25 mai 2018. Il constitue la troisième génération de lois sur la protection des données.
Cette politique est violemment remise en cause par les Etats-Unis qui voient cette législation comme une entrave à la liberté d’expression et une attaque directe contre les intérêts économiques états-uniens.
Les citoyens peuvent constituer un contre-pouvoir face aux grandes entreprises du numérique. En effet, ces entreprises privées fonctionnent grâce à un marché dont les utilisateurs sont les acteurs principaux. Chaque individu peut donc réguler son propre usage du cyberespace, limiter sa dépendance aux plateformes numériques et définir lui-même ses besoins. Les choix des usagers peuvent ainsi influencer le fonctionnement et la puissance de ces entreprises.
Le développement du numérique et des centres de données pose de fortes limites écologiques. Un centre de données de taille moyenne, d’environ 10 000 m², consomme pour son seul refroidissement autant d’énergie qu’une ville de 50 000 habitants. L’accès à une électricité abondante, stable et peu coûteuse devient donc un critère majeur de localisation. Les baisses de tension, délestages et coupures de courant observés dans de nombreux pays montrent que cette condition n’est pas toujours garantie.
L’essor de l’intelligence artificielle accentue fortement cette consommation énergétique. Selon l’Agence internationale de l’énergie (2025), la consommation électrique liée à l’IA devrait passer de 460 à plus de 1 000 térawattheures entre 2022 et 2026, soit l’équivalent de la consommation annuelle d’électricité du Japon. Aux États-Unis, d’après le Département de l’Énergie (Shehabi, 2024), la consommation des centres de données a déjà triplé entre 2014 et 2023, passant de 58 à 176 TWh, et pourrait atteindre 580 TWh en 2028, ce qui représenterait entre 4,4 % et 12 % de la consommation électrique nationale. En Europe, cette consommation devrait également tripler d’ici 2030.
Dans ces conditions, le développement massif des centres de données apparaît incompatible avec les objectifs de lutte contre le changement climatique et l’atteinte de la neutralité carbone à l’horizon 2050. Pourtant, les progrès en efficacité énergétique ont permis de réduire d’environ 40 % la consommation d’un centre de données en quinze ans. Malgré cela, en 2023, les centres de données rejetteraient environ 2,5 milliards de tonnes de CO₂, soit un niveau proche des émissions totales de l’Inde. Cette empreinte carbone varie fortement selon les pays et les régions, en fonction des sources d’énergie utilisées.
À ces contraintes s’ajoutent des besoins importants en eau, nécessaires au refroidissement des infrastructures et à la fabrication des équipements et des puces électroniques.
Conclusion
Les grandes entreprises du cyberespace constituent aujourd’hui de véritables puissances, capables de rivaliser avec les États, avec lesquels elles entretiennent des relations ambivalentes. Lorsqu’elles sont alliées, elles servent des intérêts communs. En échange d’une limitation de la concurrence, les États peuvent utiliser ces entreprises comme des outils de soft power, voire comme des moyens efficaces de déstabilisation.
Les politiques de régulation du numérique sont longues à mettre en place et se heurtent à un lobbying intense. Lorsqu’elles entrent en vigueur, il arrive fréquemment que les évolutions technologiques les rendent rapidement dépassées. Parallèlement, les sociétés doivent faire face à des cyberattaques qui menacent les données personnelles, les infrastructures essentielles et le fonctionnement démocratique, dans un contexte de cyberguerre croissante.
Les usagers pourraient jouer un rôle important dans la limitation de l’influence des technologies numériques, mais cette prise de conscience est difficile et suppose un véritable changement des usages. Enfin, les inquiétudes environnementales tempèrent l’enthousiasme suscité par ces technologies : leur consommation d’eau et d’énergie augmente rapidement. À court et moyen terme, elles semblent davantage accélérer la dégradation de l’environnement que constituer un véritable outil d’émancipation.

